
Un mail de Guylaine que je n'avais pas eu le temps de lire en détail, m'apprend
la disparition d'Evaristo...
Qui va s'occuper de ses oliviers sur la colline du Coucouru de mon enfance où il avait reconstitué un pan de paysage de son Espagne natale ? La dernière fois que j'ai vu Evaristo à Vallon Pont D'Arc auprès de sa chère Incarna. , il avait son regard doux et presque surnaturel, ayant perdu pas à pas la mémoire ( et quelle mémoire...) depuis quelques années il habitait l'instant accroché aux regards bienveillants des siens. Aimant et pathétique induisant naturellement la dignité de tous, dans une solidarité sans failles. Je reproduis ici le bel hommage de Bernard GOUTTENOIRE et la photo fournis par Guylaine Je rajoute la mienne, mon avant-dernière visite au couple ESTIVILL à Vallon . Je me sens orpheline...
Mon Cher Evaristo,
à ceux qui me parlaient de ta peinture, disant « ce ne sont que des cadavres », je rétorquais « chez Evaristo se sont d'abord des ressucités...car il est très croyant » ! Mais bien sûr avant cette résurrection promise (que tu as toujours espérée) et que tu as voulue dans la permanence de ton tableau, il aura fallu passer maintes fois, par la mort, ce moment que tu imposes, malgré toi, à ta famille, à tes amis.
Déjà en pleine guerre d'Espagne, tu me l'as dit lors d'un entretien à Vallon Pont d'Arc, la mort était partout autour de toi. Te souviens-tu de cette histoire insupportable, au point que tu pleurais en me la racontant ? « j'avais seize ans et les avions italiens plongeaient sur nous en mitraillant...J'ai sauté dans un talus ainsi qu'une jeune fille que je ne connaissais pas...Elle a été coupée en deux -Bernard- coupée net sur moi et elle m'a sauvé la vie.. ». Comment pouvoir après tant d'horreur peindre des bateaux ou des bouquets de fleurs ? Maintenant que tu as rejoint cette petite Sainte, remercies la de notre part à tous, de son sacrifice ultime. Car, sans elle, nous n'aurions pas connu Evaristo. Sans elle ta peinture n'aurait pas parlé le langage dramatique et plein d'amour, qu'on lui connait.
Depuis ce temps, seul, tu as gravis souvent ton Golgotha, celui qui mène tes pas dans ceux du fils qui mène au père, dans lesquels tu as toujours cru. Tu es, en somme, comme les Evangélistes un prophète qui dit en couleurs la violence des émotions vraies. Tu n'as jamais triché ! Ta vie aura été moisson abondante comme un champ de blé, harmonie comme le chant d'un enfant parlant aux oiseaux...Une vie « pleine » qui t'aura permis de sans cesse jouxter l'esprit. Attentionné pour tout, tu es de ces êtres qui répandent la bonté autour d'eux. Que le monde serait un paradis sur terre s'il n'était peuplé que de milliards d'Evaristo. Qu'on me permette de rappeler que chaque jour tu prenais en terre d'Ardèche, le chemin aride du Mont des oliviers. Combien de souches mortes reprenaient vie dans tes mains qui sculptaient une tête de Christ façonnée dans un geste abrupt. C'est la sève même de tes veines et le sang de tes convictions qui ont -sans concession aucune- modelé l'extraordinaire héritage de l'Oeuvre que tu laisses.
Oeuvre qui a inspiré les grands écrivains contemporains Louis Calaferte, Raymond Busquet, Jacques Dugelay, Gabriel Vartore, Paul Gravillon, Jean-Paul Lardy, Anne Brouan, Philippe Jaccottet, Jean-Jacques Lerrant, Charles Juliet, François Montmaneix (qui a organisé la grande exposition de l'Artium en 1989, au cours de laquelle tu as su te réconcilier avec Deroudille), sans omettre Roger Kowalski bien sûr, lequel -avec Colette- puis Badoit, Gauzit, avec Alain Dettinger ont su faire vibrer les cimaises magnifiées de ta présence, aux côtés de Gasquet, Régis Bernard, René Münch, Ariel, Jean Batail, Jim Léon ou Jean Couty qui -dès le début- a cru en toi.
Voila qui installe toute l'Histoire de ton histoire pour nous mêmes qui t'avons connus, portés ou simplement aimés : ta vision du monde ne peut être qu'humaniste. Parce que dans chacun, tu as reconnu ton Maître absolu, lui, ce Christ qui -de l'humble crêche au portement de croix- a conduit tes pas dans l'aridité absolue de l'existence, au point de te permettre de connaître désormais une félicité bien méritée. Je suis capable d'exprimer en peinture la souffrance d'une âme m'écrivais-tu dans l'une des cinquante lettres que tu m'as adressées depuis 1976. Ce sont nos âmes qui souffrent de ton absence désormais, c'est pourquoi plus encore nous nous reconnaitrons dans tes portraits, puisque tu avais pris à la lettre la parole de Jésus : chaque fois que vous vous adresserez à l'un de vos semblables, c'est à moi même que vous vous adresserez. Marie comptait aussi. Elle qui intercède. Je rappelle cette magnifique Annonciation peinte sur bois à la demande de Bernard Berthod conservateur du Musée de Fourvière ou la vierge subit selon tes dires : le trouble, la crainte et la soumission. Selon toi, en effet, Marie est terrassée au tableau. De son ventre émerge la croix, car tu as supposé qu'elle avait eut une vision réelle et explicite de son fabuleux destin. Pour toi, l'oeuvre devait montrer le fardeau de la mère de celui qui sauve l'humanité.
Oui Evaristo, tu es un être « habité ». Pour preuve, s'il fallait, dernièrement une amie lyonnaise, peintre, désirait te rencontrer. J'ai téléphoné. Elle est allée à Vallon, comme d'autres vont visiter des lieux Saints. Au moment du retour, tu l'as prise dans tes bras en lui murmurant « il faut aimer très fort votre mari ». Sur le coup elle n'a pas saisi ton message...et m'a posé des questions « Qu'est ce qu'Evaristo a voulu me dire, alors qu'entre mon mari et moi il n'y a pas d'ombres »...Oui Evaristo, tu es « habité »...car tu sentais ! Le mari de cette jeune femme est mort quelques jours plus tard...oui, tu savais !
« Habité », c'est pourquoi la dimension divine a forgé une telle Oeuvre, forcement tu disposais de tant d'atouts dans le regard d'autrui. Car tu as toujours répondu aux sollicitations et rencontres de ton prochain, proposées dans une sorte de sublimation des moindres choses. Le 26 Avril 1995 tu m'écrivais : « Voici qu'Ariel nous emmène en terre catalane voir la cathédrale et le musée de Tarragone, quelle leçon d'humilité » ! C'est là ton secret Evaristo, la sagesse du pauvre (comme le moine d'Assise) malgré toutes les errances et terribles souffrances de ta vie tu n'as jamais perdu le sens de l'autre, le sens du beau, le sens sacré du regard émerveillé de l'enfance !
Nourriture de l'esprit toujours, quand le 26 Août 1990 tu m'écris sur une carte postée de Monte San Savino « je suis ici en Italie, je m'entretiens avec Cimabue, Giotto, Fra Angelico, Piero della Francesca...». On rêve tu t'entretiens avec eux, Evaristo ! Ce n'est pas de l'orgueil de ta part, il n'y a que toi pour parler comme çà. C'est dire que déjà tu es conscient de tutoyer tes pères, comme des confrères et non comme des Maîtres. Tu es d'égal à égal....Depuis le 3 mai dernier, dans la brêche qui nous sépare de la présence de ton corps, tu es avec eux en connivence, dans le prolongement de la création, inscrivant ton nom au firmament de la grande fresque. Celle dont Ariel -ton fils peintre- trace les contours avec une écriture inventive...
Quatre syllabes E-va-ris-to signent le Chef d'Oeuvre que pour nous tous, tu as fait de ta vie ! Evaristo, ta griffe au bas du tableau, Evaristo, au soir de ta vie nous te remercions d'avoir existé. Aides nous à faire que ton Oeuvre soit celle du Goya du siècle à venir. Car entre nous, petit homme (humble ouvrier venu t'installer à Saint-Fons) tu es un immense peintre, un immense sculpteur et à ce titre -sans prétendre te canoniser d'office- j'aimerai que l'on puisse se lever, par respect pour toi, dans cette église et qu'ensemble nous puissions (sans choquer personne), pour le bonheur que tu nous a offert, que nous puissions tout simplement t'applaudir.
Bernard Gouttenoire, critique d'art & expert
Saint Fons (Rhône), jeudi 7 mai 2009.
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